Savoir et engagement
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Savoir et engagement

L'École normale supérieure au cœur de l'Affaire Dreyfus.
« Le foyer brûlant de la conscience nationale »

Le capitaine Alfred Dreyfus a été réhabilité il y a cent ans, par l'arrêt de la Cour de cassation du 12 juillet 1906. Cet acte solennel et officiel détruisait l'accusation de « haute trahison », prononcée par deux conseils de guerre, du brillant officier juif, intellectuel et moderniste, dont il proclamait la pleine et entière innocence.

Tout au long d'un combat de plus de douze ans, combat finalement victorieux contre le nationalisme, l'antisémitisme et la raison d'État, où le régime républicain et la société française durent admettre la primauté des valeurs de justice et de vérité, l'École normale supérieure joua un rôle décisif qui marqua profondément l'institution, ses élèves, ses enseignants et, au-delà, l'ensemble du monde intellectuel et scientifique.

Devant le verdict du conseil de guerre de Paris du 22 décembre 1894, devant la violence de la dégradation et l'illégalité de la déportation, des consciences soucieuses du respect des droits et des libertés individuelles s'éveillèrent. Dès l'année 1895, d'anciens élèves littéraires et scientifiques de l'École normale supérieure obtinrent les premiers renseignements sur le crime judiciaire qui avait permis de condamner le capitaine Dreyfus.

Parmi ces normaliens, dreyfusards de la première heure - Lucien Herr, Lucien Lévy-Bruhl, Salomon Reinach, Alexandre Bertrand, Paul Appell -, il faut rappeler avec force le rôle du premier, normalien, socialiste, germaniste et philosophe, directeur de la bibliothèque des lettres de la rue d'Ulm. Sa conviction précoce puis son engagement total furent décisifs, à la fois pour lancer le mouvement dreyfusard à partir de janvier 1898 et pour mobiliser l'ensemble de la communauté normalienne. Presque unanimes, les élèves de l'École, rejoints par de nombreux anciens élèves, signèrent alors les protestations dites « des intellectuels ». Charles Péguy, de la promotion de 1894, fit ainsi suivre son nom de la seule mention, « de l'École normale supérieure ».

Rapidement, cinq groupes de normaliens s'impliquèrent dans le combat dreyfusard, les antidreyfusards ne recrutant que fort peu de militants à la rue d'Ulm.

  • (1) Les grands savants, membres de l'Institut et professeurs, au faîte de leur gloire, parmi lesquels certains, comme le biologiste Émile Duclaux ou l'historien Charles Seignobos, s'illustrèrent dans la Ligue française pour la défense des droits de l'homme et du citoyen.
  • (2) Leurs cadets, souvent professeurs de lycée ou maîtres de conférences dans les facultés de province, tels Célestin Bouglé ou Henri Hauser, qui choisirent de défier la puissance des opinions nationalistes et antisémites, au risque de briser leur carrière.
  • (3) À Paris, les élèves qui se mobilisèrent massivement, contribuant à ramener la jeunesse des écoles vers le mouvement démocratique ou socialiste.
  • (4) L'institution elle-même qui témoigna de son engagement à travers celui, ès qualités, de Lucien Herr, du surveillant général Paul Dupuy, des maîtres surveillants, du directeur des études scientifiques Jules Tannery, du discret mais convaincu directeur de l'École, Georges Perrot.
  • (5) Enfin, les enseignants de l'École, de Charles Andler à Gustave Bloch, de Jean Perrin à Paul Painlevé, proches de chacun de ces groupes, et qui furent souvent à la pointe du combat dreyfusard. Ils exercèrent une immense influence à l'intérieur comme à l'extérieur de la rue d'Ulm.

Au-delà des manifestations publiques et souvent courageuses de ces différents cercles, l'action des normaliens fut aussi plus discrète, empruntant la voie des correspondances professionnelles ou personnelles, décidant beaucoup d'élèves ou d'anciens élèves à soutenir la vérité de l'innocence du capitaine Dreyfus, intervenant au coeur de l'État républicain, touchant ses élites (parfois elles aussi normaliennes), suscitant des éveils rapides dans le monde entier grâce aux écoles partenaires à l'étranger et à l'importante sociabilité normalienne, fécondant maints foyers de résistance en province, particulièrement dans les écoles, dans les lycées et dans les facultés, entraînant à sa suite les épouses, les soeurs, les mères ou les filles. Quelques jeunes filles, élèves de l'École normale supérieure de Sèvres, s'engagèrent aussi, bravant la double loi du silence que leur imposait leur fidélité à l'Etat et leur statut de femme. Elles furent encouragées dans leur prise de conscience par certains des professeurs dont Paul Desjardins, Gaston Darboux, Paul Appell et Jules Tannery, tous normaliens.

Ces multiples engagements, issus de l'École normale supérieure, dont Charles Andler disait qu'elle fut pendant plusieurs années « le foyer brûlant de la conscience nationale », s'exprimèrent dans l'École même, mais aussi dans les lieux où les normaliens exerçaient leur profession. Ils se firent ainsi entendre lors de nombreuses occasions et manifestations militantes, au fur et à mesure que se renforçaient le dreyfusisme incarné par Charles Péguy et un socialisme respectueux des droits de la personne porté par Jean Jaurès.

Le combat mené par l'École, ses élèves et ses enseignants, inaugura des pratiques, collectives ou individuelles, analytiques ou critiques, brèves ou déployées, bref un ensemble de postures et de procédures qui constituèrent ce qu'on appela le mouvement des « intellectuels » dans l'affaire Dreyfus. Un tel combat fut parfois porté au coeur même de l'École, où se manifesta un petit groupe antidreyfusard. Les normaliens s'illustrèrent ainsi dans le débat lancé par l'antidreyfusard modéré et maître de conférences à l'École, Ferdinand Brunetière, sur la légitimité de l'engagement du chercheur dans la cité.

L'École normale supérieure de la rue d'Ulm, rejointe pour l'occasion par des enseignants des autres Écoles normales et d'autres institutions (comme l'École des Chartes, l'École Pratique des Hautes Études, l'Université de Paris), s'engagea d'autant plus fortement dans le combat dreyfusard qu'elle traversait alors un moment clef de son histoire, entre la célébration de son centenaire en 1895 et la réforme très contestée de 1903 qui visait à l'intégrer dans le système universitaire. L'École sembla trouver dans cet engagement la confirmation de sa raison d'être, par la révélation du lien nécessaire entre le savoir et la vie civique, dans une démocratie qui restait à construire.

L'importance souvent méconnue des élèves et anciens élèves scientifiques de l'École normale supérieure, nombreux et actifs aux côtés de leurs camarades littéraires, témoigne ainsi de l'affinité défendue par l'École entre la démarche scientifique et la recherche obstinée de la vérité et de la justice. La présence de très grands savants parmi les dreyfusards normaliens (Emile Duclaux, Paul Painlevé, Jean Perrin, Paul Langevin) traduisait bien les enjeux de l'Affaire pour l'idéal de la connaissance littéraire et scientifique. Très mobilisés aussi, les historiens et les philosophes renforcèrent à l'occasion de ces combats civiques la valeur méthodologique et scientifique de leur savoir. Plusieurs d'entre eux, comme Emile Durkheim ou François Simiand, conçurent même le passage nécessaire à l'ère des sciences sociales.

Les normaliens, qui firent tout au long de l'affaire Dreyfus l'expérience de la solidarité et du combat, éprouvèrent leur unité par-delà les générations, les formations, ou les milieux culturels, sociaux ou religieux. Ils en conçurent une mémoire collective de cet événement. L'héritage de l'affaire Dreyfus au sein de l'École normale, fait de souvenirs, d'hommages et parfois de regrets ou de critiques, a perduré longtemps après 1906. L'événement a été aussi une affaire d'héritages plus anciens, l'engagement des normaliens réveillant une histoire de la liberté et de la démocratie qui a défini cette communauté durant tout le XIXe siècle. Un tel combat pour la justice plongeait ainsi dans le souvenir de la révolution des droits de 1789 confortée par la Convention, moment précisément fondateur de l'École.

À l'inverse, la mémoire de l'Affaire éclaire des événements plus contemporains, des engagements du XXe siècle, comme le sacrifice des normaliens dans la Première Guerre mondiale, leur action dans la Résistance française, leur combat pour le respect du droit et de la justice au cours de la guerre d'Algérie, leur lutte plus récente contre le négationnisme. Par delà les dispositions souvent diverses et complexes des débats intellectuels contemporains, l'engagement de l'École normale dans l'affaire Dreyfus est exemplaire de la volonté de lier un idéal du savoir au patriotisme républicain et à l'universalisme démocratique.


Pour parachever cette année commémorative 2006, centenaire de la réhabilitation de celui qui disparut en 1935 comme colonel Dreyfus, l'École normale supérieure inaugure une exposition consacrée à l'histoire de son engagement pendant près de douze années. À travers l'honneur enfin rendu à un homme, une nation démocratique retrouvait le sien, une école sa vocation profonde.

Fondée sur l'exploitation de nombreux fonds privés et publics (dont celui, fort riche, des bibliothèques de l'École), appuyée sur les acquis historiographiques les plus solides, cette exposition a vocation à retracer le destin d'une institution nationale et de ses membres durant l'une des plus graves crises que la République ait connues. Elle veut montrer, par l'intensité de l'événement, le pouvoir du savoir et de l'esprit scientifique dans la recherche de la vérité et dans le combat pour la justice.

Cette exposition est présentée dans le hall du Nouvel Immeuble Rataud, que la Région Île-de-France a construit pour l'École normale supérieure, destiné à abriter les bibliothèques littéraires et mathématiques et qui sera inauguré en janvier 2007.

Un ouvrage, Savoir et engagement. Écrits normaliens sur l'affaire Dreyfus, rassemblant les textes les plus importants écrits par les normaliens et aujourd'hui pour la plupart introuvables, est publié par les éditions de la Rue d'Ulm dans le cadre de cette exposition.