Exposé de Anca Dan lors du colloque "Pierre angulaire : la Bible au croisement des disciplines" organisé par l'AOROC.
Les Juifs, parents des Grecs, amis des Romains : autour du projet collectif d’édition, traduction et commentaire des Antiquités Juives XII-XIII
Le premier livre des Maccabées (1 M 12) et les livres hellénistiques des Antiquités juives de Flavius Josèphe (12.225-228 ; 13.163-170) font état d’une étrange histoire : au temps d’Areus Ier, roi Agiade de Sparte (309-265), et du grand prêtre Onias Ier (ou, comme l’indique Josèphe par un anachronisme particulièrement intéressant, Onias III), Spartiates et Juifs auraient échangé des ambassades au sujet de leur parenté remontant à Abraham et à sa famille de pasteurs nomades ; ces échanges furent répétés en 144/143 av. J.-C., à l’initiative de Jonathan Maccabée. Or, ce lien est totalement isolé dans les traditions historiques et mythiques des deux peuples : certes, Juifs et Spartiates étaient reconnus pour leur vertu, en tant que bénéficiaires de lois d’inspiration divine, mais ils formaient aussi les ethnè les plus fermés du monde hellénique. Le but de cet exposé est d’expliquer cette parenté mythique, ses mécanismes érudits, son contexte historique et son objectif.
Dans un premier temps, nous essayerons de retrouver la généalogie qui a permis aux érudits d’inventer le lien de parenté ethnique, à partir de la Genèse, des fragments des historiens juifs du Second Temple et des historiens grecs hellénistiques (en particulier Diodore, Strabon et ceux dont nous n’avons conservé que des échos dans des scholies). Ces traditions convergent vers l’Égypte et ses contrées environnantes (la Cyrénaïque et l’Arabie-Phénicie) comme point de rencontre des ancêtres de deux peuples et de leurs clans au pouvoir. Dans la deuxième partie, nous expliquerons les liens historiques hellénistiques de chacun des deux peuples avec leur supposé point de rencontre. Enfin, dans un troisième et dernier temps, nous situons l’invention de la parenté dans le contexte du sénatus-consulte émis par Rome pour soutenir les Maccabées (1 M 8.23-30 ; Josèphe, AJ 12.417-419) : Rome, elle-même parente mythique de Sparte par Tarente, aurait été sensible à cet exercice rhétorique auquel se prêtaient habituellement les communautés hellénistiques lors de leur traités de sympolitie. Sparte, affaiblie au IIe siècle av. J.-C., aurait été flattée par le rôle d’arbitre que cette légende lui octroyait. Les Maccabées, enfin, si opposés au parti hellénophone, auraient emprunté cette trouvaille à leur prédécesseurs de la première moitié du iie siècle par opportunisme politique, bien qu’elle fût contraire à la fois aux intérêts de leur clan.
L’idée de cette étude est née dans le cadre du travail d’édition, traduction et commentaire, réalisé avec François Villeneuve, Marie-Christine Marcellesi, Laurianne Sève et d’autres collègues, dans le séminaire de l’ENS, et continué par la suite avec Étienne Nodet, pendant cinq mois passés entre octobre 2014 et juin 2015 à l’École biblique de Jérusalem. Le résultat principal de cet effort conjoint, le volume contenant les livres 12-13 des Antiquités Juives de Flavius Josèphe, paraîtra bientôt dans la collection du Cerf.
Voir aussi
Institutions : Ecole normale supérieure-PSL
Cursus :
Anca Dan est chargée de recherches à l'AOROC (CNRS-ENS). Elle travaille sur la géographie et l'ethnographie grecque et romaine et sur ses réceptions.
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